Terrorisme : pourquoi Mokhtar Belmokhtar est revenu au sein d’AQMI

Le retour de Mokhtar Belmokhtar, chef d’Al-Mourabitoun, au sein d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) en 2015 renforce Belmokhtar et AQMI, tous deux affaiblis par les attaques françaises et la concurrence de l’État islamique, explique une étude publiée vendredi 6 janvier par le chercheur Marc Mémier sur le site de l’Institut français des relations internationales (Ifri).
La rupture de Belmokhtar avec AQMI en 2012
Belmokhtar quitte l’organisation fin 2012 suite à des désaccords avec Abdelmalek Droukdel, chef d’AQMI, lui aussi algérien. Ces désaccords portent sur les prises d’otages, l’approvisionnement en armes, la sécurité des communications, mais aussi sur « la structuration de l’organisation ». Belmokhtar remet en effet en question la légitimité du commandement depuis la Kabylie sur le Sahel, et souhaite que soit établie une branche d’Al-Qaida au Sahel qui soit directement rattachée à Al-Qaida centrale, menée par Ayman Al-Zawahiri. Droukdel refuse cette proposition et imagine à la place une « union sacrée des groupes armés du Nord-Mali » pour instaurer un « État islamique de l’Azawad », explique l’étude.
Droukdel désavoue ensuite et marginalise Belmokhtar, qui rompt avec AQMI et crée une nouvelle unité au sein de sa katiba (brigade) des Enturbannés (cette unité est appelée « les Signataires par le sang »). Établi à Gao, au Mali, Belmokhtar se rapproche de groupes djihadistes non ralliés à AQMI. Parmi ces groupes, le MUJAO, mené par le Mauritanien Kheirou. En mai 2013, les Enturbannés et le MUJAO « signent conjointement pour la première fois un double attentat suicide » au Niger contre Areva et l’armée nigérienne. Trois mois plus tard, l’alliance des deux groupes est officialisée par la création d’Al-Mourabitoun en Libye, dont le nom est inspiré par celui de la dynastie des Almoravides, perçus comme les unificateurs des musulmans du Sahel et du Maghreb.
Pourquoi Belmokhtar est revenu au sein d’AQMI
La rupture entre Al-Mourabitoun et AQMI n’est cependant pas radicale, Belmokhtar et Droukdel maintiennent des relations, selon l’étude. À partir de 2013, les attaques par les forces françaises ont affaibli les groupes combattants dans la région et AQMI, qui décide de « recentrer ses activités en Afrique du Nord, en particulier en Libye et en Tunisie » qui, compte tenu de leur instabilité politique, sont vues comme « plus propices au djihad ». Droukdel, qui peine à s’imposer sur les troupes sahéliennes, appelle alors Belmokhtar, chef efficace et expérimenté d’un groupe de 200 à 250 hommes, à revenir au sein d’AQMI.
Belmokhtar ne s’est jamais exprimé sur les raisons du retour d’Al-Mourabitoun au sein d’AQMI, mais l’étude émet plusieurs hypothèses.
Certains combattants, comme Al-Sahraoui, membre d’Al-Mourabitoun, manifestent leur volonté de rallier l’État islamique. Aussi Belmokhtar a-t-il lui aussi un intérêt à rejoindre AQMI afin de renforcer sa position et de bénéficier de la « puissance symbolique et médiatique du label Al-Qaida ». En outre, l’auteur émet l’hypothèse que Belmokhtar continue de chercher à réaliser une branche décentralisée d’Al-Qaida au Sahel, et par son allégeance à AQMI a pour but de l’aider à monter en force en interne. Une union pouvait par ailleurs permettre d’absorber les combattants de l’EI, qui a récemment perdu du terrain, et de mettre en place une alliance contre l’ennemi commun, la France en particulier.
Alors que l’attentat du Radisson Blu à Bamako en novembre 2015 avait été revendiqué par Al-Mourabitoun, qui indiquaient avoir collaboré avec AQMI, c’est seulement AQMI qui revendique l’attentat de Grand Bassam mené par Al-Mourabitoun en Côte d’Ivoire en mars 2016. Cette revendication uniquement par AQMI marque, selon l’étude, une assimilation d’Al-Mourabitoun au sein de l’organisation. C’est à la suggestion de Belmokhtar que ces attaques auraient été menées selon un mode opératoire proche de celui de l’État islamique, dans le but de retenir les combattants d’AQMI tentés par l’EI.
Belmokhtar aurait « une quasi-totale autonomie d’appréciation, de commandement et d’exécution par rapport à la ligne hiérarchique d’AQMI », en raison de sa « légitimité historique » et de son influence inégalée au sein de l’organisation. La place accordée à Belmokhtar au Conseil des chefs d’AQMI laisse entrevoir une possibilité que Belmokhtar soit un successeur potentiel de Droukdel.
Des financements venus du Moyen-Orient
Selon l’étude, les kidnappings ne sont pour AQMI plus aussi générateurs de revenus qu’ils l’étaient auparavant. Le trafic de drogue n’est probablement pas non plus une source importante de financement d’AQMI, bien que la protection accordée contre rémunération aux transporteurs de drogue puisse être prise en compte. D’autres trafics peuvent générer des revenus (migrants, contrebande), ainsi que la protection d’infrastructures pétrolières pour le compte des milices libyennes.
Mais la principale source de financement viendrait de dons privés originaires du Moyen-Orient, et très difficiles à tracer car passant par des mécanismes privés et indirects, et transitent via de nombreux intermédiaires, certains officiels (organisations humanitaires, fondations religieuses, financement de mosquées) et d’autres officieux (réseau de commerçants sahéliens).
L’armement de l’organisation proviendrait, quant à lui, en partie des stocks des armées nationales soit suite à l’attaque de convois et casernes, soit « par le fait de pratiques de corruption ». Mais surtout, un stock important d’armes a été récupéré suite à la guerre en Libye. Parmi ces armes, l’étude cite des mitrailleuses lourdes, des lance-roquettes antichars RPG-7, des munitions, des tonnes d’explosif SEMTEX et des missiles sol-air à très courtes portés.