ABDELMAGID BERREDJEM, HÉROS DE LA RÉVOLUTION Le premier commandant de la place d’Annaba disparaît -
Le 19 mai 2014 a vu disparaître une figure nationale de la guerre de Libération nationale. Le premier commandant de la Place d’Annaba, post-indépendance qui portait alors le grade de capitaine Berredjem Abdelmagid surnommé « Jouheid » était un héros méconnu peut-être par notre jeunesse mais reconnu par ses pairs qui l’avaient côtoyé avant et pendant la Révolution et voyaient en lui l’un des précurseurs de la guerre de libération dans la région d’Annaba. Agé de 82 ans, il a été enterré le jour où les étudiants algériens célébraient leur fête. Désormais, il repose au cimetière, cher aux Bônois de Zeghouane. Nous avions eu la chance de recueillir son témoignage à la veille du 1er Novembre 1981 et que nous avons, par respect à sa mémoire, reproduit sans changer une virgule. C’est donc à titre posthume et pour l’histoire comme il aimait à le répéter, que nous le faisons en priant Allah le Tout Puissant de l’accueillir en Son Vaste Paradis. « Après la création du C.R.U.A, beaucoup de jeunes étaient prêts à combattre pour libérer le pays. C’était une jeunesse convaincue que la lutte armée est le seul moyen d’obtenir l’indépendance. En effet, plusieurs révolutions avaient déjà eu lieu (de l’Emir Abdelkader en passant par celles des Taibiya en Oranie, Titteri et El Hodna, de Boumaâza dans les monts du Dahra et dans la vallée du Chlef, des soulèvements en Kabylie, du Sud oranais, au Touat, aux Chaâmbas, des Ouled Sidi Cheïkh, des Hanenchas, de Mokrani et jusqu’au 1er Novembre 1954) et avaient démontré que le peuple algérien n’a jamais accepté ni supporté l’occupation. Mais cela a fait aussi que beaucoup de gens avaient peur de s’engager et de voir cette révolution échouer comme celles qui l’ont précédées ». « Ce n’est donc qu’en 1956 et 1957 que le peuple entier prit confiance et le maquis vit arriver des milliers d’Algériens se joindre aux moudjahidine. Il y avait, à cette époque, une solidarité véritablement agissante –ainsi une datte était partagée en deux, un salaire servait à faire vivre plusieurs familles. J’ai voulu souligner, continue notre interlocuteur, ceci pour que l’histoire soit écrite de façon réelle, qu’on ne voit pas uniquement le positif, mais également le négatif, il ne faut pas que l’histoire soit falsifiée ! Pour revenir au 1er Novembre à Annaba, il y eut plusieurs groupes de prêts, je faisais alors partie du M.T.L.D (Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques) qui représentait l’appareil légal et public. Et après son éclatement il y eut la création du C.R.U.A, composé d’un noyau de jeunes de l’O.S (Organisation Spéciale) qui étaient contre toute action ne menant pas à l’indépendance totale de l’Algérie et contre certaines idées des partis de cette époque. Certains, telle qu’une fraction du M.T.L.D était pour l’attente, d’autres pour l’autonomie pour les Oulémas, il fallait avoir recours à la religion, etc.., Les jeunes étaient donc impatients de prendre les armes. Le 22 octobre 1954 eut lieu une sorte de Congrès Préparatoire à Sidi Embarek, chez la famille Rachedi, et auquel assistaient entre autres Zighoud Youcef, Didouche Mourad, Abdallah Bentobal, Ben Mostepha Benaouda. Il fallait d’abord convaincre les politiciens de la ville que le moment de déclencher la lutte armée est arrivé. Il y eut bien sûr des oppositions : on avançait l’argument qu’il n’y avait pas d’armes, que le peuple n’était pas encore prêt… Mais les frères de l’O.S leur répondirent que tout était en place et qu’il n’y avait plus qu’à voter « POUR » ou « CONTRE ». Bien sûr nous avions voté « OUI ». Il y avait à mes côtés à cette époque Sayoud, Boussabouna des Béni M’haffeur, « Fernand » dit Amar Grimpé, Boutiah Ahmed le frère du chahid Boutiah Salah (N.D.L.R), Amar Benzaouda et Brahim Adjami et beaucoup d’autres. Il n’y avait plus à attendre, plus de slogans « Algérie Libre », plus d’arrestations arbitraires, il fallait passer à l’action « La France s’était installée par la force, nous allions la faire sortir par la force ! ». La wilaya d’Annaba était prête à participer à toute action bien avant le 1er Novembre. A cet effet, il existait une coordination et des contacts entre l’O.S et les dirigeants de l’extérieur. C’est ce qui a fait que le rendez-vous du 1er Novembre était donné, que le moment et les lieux étaient choisis pour la distribution des armes et les premières attaques programmées. Mais au moment de passer à l’action, il y eut une coupure : le Secteur Ouest de Benaouda allant de Annaba jusqu’à Condé Smendou (aujourd’hui Zighoud Youcef) avait des armes, le Secteur Est quant à lui en était démuni. Notre groupe devait récupérer les armes venant de Tunisie en passant par Tébessa. Mais le camion les ramenant ne connut pas la destination. Arrivés à Mondovi (Dréan) ses occupants prirent contact avec une personne qui ne faisait pas partie de l’O.S. Prise de peur, elle refusa de prendre en charge les armes. Finalement elles ne nous parvinrent que le 25 décembre 1954. Badji Mokhtar avait, entre temps, procédé à plusieurs actions sur les monts de Béni Salah. Quant à nous, nous attendions. Je m’étais refugié en compagnie de Boutiah Ahmed dans un vieux bordj appelé «Bordj El Khali» sur les hauteurs de Bouhamra. Ma famille nous ramenait les vivres nécessaires. Nous vivions dans la clandestinité « L’occupant nous recherchait car il avait les noms de tous ceux qui avaient participé » à la réunion de Sidi Embarek, et photos à l’appui ! Nous sommes restés près de six mois à attendre le contact. Le premier groupe que nous avions rejoint est celui de Badji Mokhtar. Juste après notre arrivée eut lieu l’accrochage au cours duquel est tombé au champ d’honneur ce chahid mort dès le début de la Révolution. De son groupe, seuls Nouaouria Abdallah, Brahim Tabtobet et Bekkouche Boubaker en réchappèrent. Après cet accrochage, nous nous étions dirigés vers Aïn Morkha (Berrahal) où j’avais un ami sûr, à l’époque conseiller municipal : Berrahal Mokhtar. Nous avions été pris en charge par une cellule qui avait sa cache à Oued Laneb chez le vieux Younès. Là, on nous avait donné des fusils de chasse. Mon ami et moi avions décidé cette nuit de rejoindre notre secteur (Région d’El Kala). Ce n’était pas une désertion mais le souci légitime de retrouver nos compagnons. En cours de route, nous devions récupérer des colts chez un nommé Kessar Mohamed du douar d’El Hadjar. Mais ce dernier nous avait fait savoir qu’il n’y avait rien chez lui. Nous continuâmes donc notre route en passant par la ferme Saint Vincent (Hellala Aïssa, commune d’Echatt), Bir Lahnèche et débouchâmes sur Sidi Embarek, chez Lahfaïssi Djenane, qui nous avait « caché » dans la cave de la ferme deux jours durant. Au moment de notre départ, il nous avait remis un message qu’on devait remettrai à Hadj El Hadi Benahmed Bendjeddid, qui est par ailleurs un de mes proches et que nous connaissions bien (ancien responsable du MTLD ; il était contre tout ce qui pouvait représenter le colon). Arrivés chez lui, il nous avait appris que la Révolution était sur la bonne voie, que les premières structures étaient mises en place et que beaucoup d’actions avaient été déclenchées avec succès. Après deux nuits passées sous son toit. Il nous avait confié à un guide qui nous avait emmené jusqu’à Hammam Sidi Djaballah, où se trouvait une cache. Le lendemain à Cheffia, nous avions été surpris de retrouver nos amis de la ville d’Annaba en compagnie de grands révolutionnaires du village tels que Koraïchi Saddek, El Hadi Ben Hadj Messaoud, Si Ahcène. Nous avions ensuite été rejoints par Amara Bouglezqui laissa le commandement à Amar Benzaouda (c’était le plus âgé du groupe). Notre première opération eut lieu à Kef Lehmar en Décembre 1955, c’était le premier vrai contact avec l’armée ennemie. C’était à Bougous, un convoi composé de GMC, deux Jeeps et 5 Spahis à cheval. Nous leurs avions tendu une embuscade sur le chemin qu’ils devaient emprunter pour ravitailler un poste avancé à Djebel Feden. L’attaque est partie de la maison d’un garde champêtre : Chadli Nouari, un patriote de la première heure. Cette embuscade s’était soldée par la récupération d’armes de guerre et de 4 prisonniers. Deux avaient été passés par le couteau et égorgés sur place (leurs fusils sentaient la poudre) quant aux deux autres Saâd Bouhedja, Rabah Bourihana, ils se rallièrent à l’Armée de Libération Nationale. Nous avions donc récupéré un fusil mitrailleur, un fusil, « 86 » deux mousquetons et un pistolet mitrailleur Mat 49. Par la suite, on me confia la mise en place de groupes de fidayine à El Kala (l’un de ceux que j’avais formé est commandant de l’ANP au moment où je vous parle). Puis ce fût l’acheminement des armes à travers les lignes de barbelés électrifiées (lignes Challe et Morrice) ... ». Ainsi avait commencé l’épopée par laquelle Annaba et sa région avaient participé à l’achevèrent d’une longue lutte contre l’oppression coloniale, lutte dont le commencement fut le déclenchement du 1er Novembre 1954 et dont l’issue irréversible, fut l’indépendance en 1962.
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